LE MONDE | 23.08.07 | 14h36 • Mis à jour le 23.08.07 | 14h36
NOROVDIN (nord) ENVOYÉ SPÉCIAL
AFP/FREDERIC J. BROWNUne statue de Gengis Khan, le grand conquérant qui unifia les tribus mongoles.
Le village de Norovdin est planté au coeur de la steppe mongole, non loin de la frontière russe. Le docteur Bayrsuren reçoit dans le jardin attenant à l'hôpital, modeste mais propret. Elle rêve à voix haute. La quarantaine élégante, affublée d'une paire de lunettes très années 1950, elle égrène ses espoirs de médecin du bout du monde : "Bientôt, la ligne à haute tension arrivera jusqu'ici. Bientôt, on pourra utiliser Internet et on se passera du groupe électrogène pour faire marcher les ordinateurs." Mme Bayrsuren exprime comme un air du temps : après la sortie chaotique de l'ère communiste, un léger vent d'optimisme souffle sur la Mongolie.
Norovdin est un village de 2 400 âmes où cohabitent des maisons de bois, des yourtes (tentes traditionnelles) et quelques bâtiments administratifs en ciment. On y vit quasiment encore à l'heure du dénuement soviétique, quand la défunte République populaire de Mongolie était presque devenue un appendice de l'URSS (1924-1990) : pas d'électricité, pas de téléphone, trois médecins - femmes - soignant en priorité les multiples cas de cirrhose du foie causés par l'un des maux les plus ravageurs du pays : l'alcoolisme.
Ici, on boit sec, la vodka et le lait de jument fermenté palliant l'ennui des hivers rigoureux ou la persistance de la pauvreté et du chômage, dix-sept ans après la douloureuse transition du collectivisme à l'économie de marché. Une grande majorité des Mongols rencontrés dans ces villages perdus ou autour des ger - yourtes - des nomades, affichent pourtant, aujourd'hui, une certaine confiance. Sur le plan politique, la Mongolie s'est transformée en nation démocratique. "La démocratie, c'est mieux", assène en une charmante lapalissade le maire adjoint de Norovdin, Shiriz Erdene.
Quarante-six ans, costume gris, casquette blanche, cet ancien médecin formé à Leningrad dans les années 1980 est membre d'un parti d'opposition à l'actuel avatar de l'ex-Parti communiste encore au pouvoir : il montre avec une certaine fierté le stûpa (monument) bouddhiste érigé en mémoire des victimes de la terrible répression qui, dans les années 1930, a coûté la vie à près de 30 000 personnes, opposants au régime et moines bouddhistes. Preuve selon lui que les Mongols sont capables de ne pas faire l'impasse sur les horreurs passées. "Mon grand-père est l'une de ces victimes", dit-il en désignant les inscriptions gravées sur le monument.
Autre raison d'optimisme au coeur de la steppe, en dépit d'une situation économique pour le moins fragile et d'un pourcentage élevé de personnes sous le seuil de pauvreté (31 % de Mongols vivent avec moins d'une cinquantaine d'euros par mois) : si l'exode rural perdure, beaucoup de nomades semblent n'avoir aucunement l'intention de quitter leurs pâturages. Juchée sur son cheval, Otganjargal, une femme d'une trentaine d'années, lunettes noires et del (robe traditionnelle) scintillant, juge la question du départ en ville incongrue : "Bien sûr que je n'ai pas envie de partir ! Je suis éleveur nomade, je resterai dans la steppe !", lâche-t-elle avant de fouetter sa monture et de disparaître vivement dans un nuage de poussière.
Le même jour, sous une pluie d'orage et dans le vent qui couche au loin l'herbe des pâturages, le jeune Erdenbat, 19 ans, rêve de réussites commerciales, de fromages vendus dans la capitale, si la croissance de son cheptel de bovins le permet. Seule la Chine, la voisine menaçante qui a déjà mis la main sur une partie du secteur minier du pays, le met en colère : "Nous mangeons et respirons chinois", raille-t-il.
Plus à l'ouest, voici Oulan-Bator : plus de 1 million d'habitants, soit près d'un tiers de la population, grands espaces à l'architecture soviétique, larges avenues, collines avoisinantes mangées par les taches blanches des yourtes des anciens nomades en quête d'eldorado. Ceux-là ont quitté leurs pâturages. Surtout après les grands froids qui ont provoqué la mort de 8 millions de têtes de bétail durant les terribles hivers de la fin des années 1990 et du début des années 2000.
Dans son bureau du ministère de l'immense place Sukhbataar, du nom du père fondateur du communisme mongol, le secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, Khasbazaryn Bekhbat, assure, dans un français parfait, qu'il s'agit, d'ici huit ans, de "quintupler l'actuel revenu par tête de 1 000 dollars l'an avant de doubler ce dernier chiffre à l'échéance de 2021..." "En trois ans, se félicite-t-il, le PNB (produit national brut) a grimpé de 30 %." Mais le combat contre la pauvreté urbaine est loin d'être gagné. Le fossé se creuse entre ceux qui ont largement profité d'un système politique marqué par l'instabilité parlementaire et la corruption et les autres, ceux qui survivent dans les sordides cités de l'ère soviétique où les banlieues de yourtes de la périphérie.
Les hommes politiques proches des centres du pouvoir sont sur la sellette. "L'Assemblée nationale a enfin passé une loi anticorruption qui impose à chaque politicien la transparence dans la déclaration de ses biens", se réjouit Sanjaasurengin Oyun, ancienne vice-présidente du Parlement, député de l'opposition pour le Parti du courage civique. Anglophone, cette femme d'une quarantaine d'années incarne la minuscule élite politique mongole, celle pour laquelle les pratiques politico-mafieuses dont sont accusés les membres du Parti populaire révolutionnaire mongol (PPRM) de l'actuel président Enkhabayar sont intolérables. Même si Mme Oyun met un bémol à ses critiques : "Le PPRM est le plus corrompu de tous les partis parce que c'est celui qui a la plus longue expérience du pouvoir", reconnaît-elle.
Heureusement qu'il y a le héros national, figure emblématique d'une nouvelle Mongolie en mal d'identité, pour mettre tout le monde d'accord : Gengis Khan, le grand conquérant qui unifia les tribus mongoles il y a huit cents ans, avant d'être passé à la trappe de l'oubli par les communistes. Aujourd'hui, l'empereur est de retour, obsédant : on fume des cigarettes à son nom, on boit de la vodka à son effigie, on arrive à l'aéroport Gengis-Khan. Et sa gigantesque statue de métal gris, à l'entrée d'Oulan-Bator, domine la steppe. Au terme d'un incongru retour de l'Histoire pour un pays en mal de reconnaissance internationale, le gouvernement a envoyé 160 soldats à Bagdag, en 2003. Sept cent quarante-cinq ans après le sac de la ville par Hülegü, petit-fils du grand Khan...
Bruno Philip
Article paru dans l'édition du 24.08.07.